Hinterland

théâtre constellaire

En mai 2026 à l'ancien Collège Jésuite de Billom, le C.I.T. (le Centre Imaginaire de Tout), laboratoire de recherche-transmission d’arts-vivants et revenants, fut invité à rejoindre le projet des "Grandes Vacances" du collectif Rural Combo, afin de participer à la réflexion sur la reprise de "bâtiment vacant".

Nous envisagions de faire de notre expertise en art vivant une possibilité de renouveler l’approche documentaire de l’histoire de l’ancien collège. Partant des questions touchant à l'hospitalité, nous pensions pouvoir augmenter la programmation passée et à venir d’un rapport proprement physiques et incarnée.

Le Centre Imaginaire de Tout, le CIT se mit donc en vacance dans un studio-laboratoire au premier étage du bâtiment. C’est à dire que nous décidâmes de documenter « la vacance » depuis notre studio en errant dans les couloirs, et partout où le silence ou le vide nous appelait. A travers ce dialogue avec l’invisible, l’imperceptible, l’inconnu nous réalisâmes qu’involontairement nous étions entré.es en contact avec l’esprit des lieux. Il nous apparaissait comme s’il avait lui-même cogné à notre porte. Il nous mettait sur la piste d’une sorte de prescience, une connaissance directe et incarnée, intuitive, une capacité innée que nous avions à sentir au-delà l’impact d’une réouverture du bâtiment sur son environnent.

C’est ainsi que le genius locci se manifesta à notre seuil sous de multiples formes. Il devint notre maître à danser. Autrement dit, de manière plus froide et pragmatique, pour accomplir notre travail d’expertise, il nous suffisait de suivre les qualités circulatoires / respiratoires de l’air, de « l’atmosphère », et d’observer où ces flux nous menait.

C’est ainsi que nous pénétrâmes dans la cinquième zone. On appelle « cinquième zone » cette région du corps où sont gravées des mémoires. La chair les absorbe involontairement. La cinquième zone admet que la mémoire ne saurait constituer une preuve de l'identité : en elle-même, la mémoire est une matière, qu'elle soit ou non organique, elle condense la communion de différentes existences.

Il nous fallait entrer dans la chaire du bâtiment lui-même pour trouver les portails de la cinquième zone. Nous devions risquer de la faire parler ou de se laisser parler à travers elles, en élaborant méticuleusement et respectueusement les modalités d’une écoute sensible a un degrés subtiles ou métapsychique.

Une équipe se constitua pour performer ces conditions d’accueil entre matières et esprits. A l'issue de cette recherche, elle promit de délivrer un rapport psycho-physio-biologique et structurel du bâtiment grâce à une soma-expertise mettant en analogie directe le corps et le bâtit.

Elle était composée d'une maïeuticienne, M, d'une danseuse, D, et d'un architecte, A, qu'une musicienne, M, avait rejoint par intermittence.

La M.D.M.A., Maieutics, Dance, Music and Architecture allait pouvoir inaugurer un théâtre constellaire adressé au bâtit, qui devait être menée à huis clos pour éviter toute espèce d'interférences avec des personnes non initiées... Sans tout à fait y croire et sans pour autant nous en empêcher, nous y développions notre sens visionnaire, télépathe et magnétique comme par magie.

Même s'il ne s'agissait que d'un jeu, il n'avait rien de divertissant, et il fallait être doté d'un certain niveau d'idiotie pour s'étonner de ce que ce jeu pouvait à la fois produire dans le réel et sécréter en nous-même. Nous prenions très au sérieux le fait de s'initier mutuellement et intimement à ressentir des phénomènes extérieurs peu perceptibles mais bien réels. Pour faire parler l'ancien Collège, il a fallu nous adresser directement à la structure du bâtiment comme à une matière vivante, matricielle.

Pour recueillir et diffuser ce que nous allions capter dans l'invisible, il a fallu développer des techniques d'auto-affections, naïvement empruntées aux traditions hermétiques, aux pseudo-sciences, à notre expérience intra utérine et à notre petite enfance précédant le langage. Cela, pour demeurer au plus proche de notre propre état de matière, demeurer dans la pure réalité du bâtiment. Être demeure et demeuré·es.

Pour garantir une qualité d'écoute de cet "inframince", et pour que s'accomplisse ce voyage au Centre Imaginaire de Tout, nous devions nous tenir sur le seuil, entre la veille et le rêve, et donc, pénétrer dans l'obscurité de la vision. Considérant nos corps comme des tours-observatoires, des sortes d'antennes, notre tâche consistait à veiller aux va-et-vient multidimensionnels des corps flottants. Après avoir identifier des zones remarquables, entre les espaces ceints, démolis ou encombrés, étonnamment appelés "vides" ou "vacants" ou encore "abandonnés" nous procédions à une mise en transe programmatique.

Mu·es par des flux énergétiques insoupçonnés, nous devions faire preuve d'une grande vigilance à ne pas les interpréter à l'échelle de nos corps réels, car cela pouvait les figer en de tristes figures de pierre, voire leur couper le souffle. Ces mouvements devaient donc se poursuivre dans la virtualité. Lorsqu'ils nous traversaient, leurs trajectoires et leurs forces excédaient largement et dans toutes les directions spatio-temporelles, le monde visible. Nous étions donc tenu·es de faire peu, mais de sentir beaucoup, comme au cours d'un accouchement, comme la mer traversée par la vague.

Ce niveau d'attention relevant d'une hyper-hospitalité, concrète et littérale, avec l'inconnu, a été identifié comme un état liminal, qui peut s'activer par le fait même d'orienter notre attention vers ce qui attire ou repousse, monte ou descend : courant d'air plus ou moins chaud ou froid, circulation, vent intérieur... Et, pour simplifier nos échanges, nous l'avons appelé la danse.

A tout phénomène ayant une influence néfaste sur la santé, l'humeur et la volonté des occupants, devait correspondre des solutions simples, efficaces et pratiques pour rendre le bâtiment habitable. Chorégraphies spontanées, incarnations et actions discrètes... Le laboratoire se transforma en théâtre facilitateur de modalités médiumniques, de manières à ce que toute solution puisse être immédiatement disponibles, renouvelées et augmentées par toutes personnes usagères des espaces et de la programmation du bâtiment. Et pour les phénomènes les plus persistant, il suffisait de reprendre contact avec la M.D.M.A afin d'élaborer un protocole de fond ou bien, de suivre la formation PO-DMT et CCie, aux origines psychobiologiques du théatre dramatique médiumnique générée par la constellation et ses entreprises, formation non certifiante mais cependant gratuite et sans pré-requis.

Nous avions prévu de mettre en partage, a posteriori, vidéos et sons capturés. Nos supports d'enregistrements ont tous buggés ou disparus. Nos images sont ainsi devenues des ruines en temps réel. Quelques fragments ont, malgré tout, pu être récupérés de nos cartes-mémoire. Nous nous demandons encore pourquoi ce sont ces images qui ont pu être conservées plutôt que d'autres. Nos archives sont rongées ou trouées...

le travail s'est donc poursuivit intensément en post-production. Il m'a fallut entrer dans ces bugs comme dans la cinquième zone, trouver l'"état de composition en temps réel". Quel ne fut pas mon étonnement ! J'y découvris une matière non réalisée, dans les espace-entre, qui continuait de s ‘écrire sans nous. Ces images semblent aujourd'hui confirmer que, depuis d'autres canaux de vision, elles nous regardaient. Vu·es par nos propres images, résolument intrigué·es par la beauté perçue de l'autre côté du monde, nous sommes finalement devenu·es témoins.

"Les archives sont nos images du futur" JLG.

Considérant les bugs vidéo et audio au même titre que des failles dans le bâtit, sans chercher à les combler, nous avons tenté de comprendre ce qu’ils réclamaient. Nous avons donc fait des captures d’écrans de ces bugs et ce qui devait devenir un film s’est trouvé être un roman photos. Les sons n’ayant pu être enregistrés, il a fallut fouiller les pistes audios et trouver parfois des solutions autogénérés par l’Intuition Artistique, qui produit des synchronicités analogues.

Comme on créer une forme par les vides, nous avons pris ces trous comme des messages qu'il fallait suivre. Cela nous a permis de réaliser à quel point une ouverture créer un vide dans le vide. Aussi, lorsque quelque chose se ferme autre chose s’ouvre du même coups. A chaque pas nous pouvons ainsi considérer que notre corps est comme entrainé dans un décentrement, à ouvrir de nouvelles dimensions, à la fois simultanément dans différentes directions et non séparée, comme s’il reposait dans l’air appuyé sur et attiré par des levier de désirs multiples et autonomes les uns des autres. Il nous faut donc comprendre et continuer d’ouvrir des voies de passage tout en sachant qu’au même instant nous refermons toute possibilité de retour dans le même espace. Ce continuum absolument anti-réactionnaire, anti-progressiste et non-linéaire permettrait de réinventer une Histoire rétro-causale et décentrée de l'illusion du temps présent.

"Time is out go joint" Shakespeare.

Pour finir, le laboratoire propose qu’il serait judicieux que dans le cadre du projet de reprise de bâtiment vacant, les "Grandes Vacances", le "vide" soit appelé "trou". Cette différence linguistique laisserait entendre que quelque chose préexiste autour de cette absence, et quand on tourne autour du trou, on entend : tour, route ou encore outre. Ces termes nous renvoyant très clairement aux schèmas connu en géologie des vortex, des cheminées, des failles ou bandes et des sources.

La pensée des trous permettrait de se réapoprier des savoirs situés obscures et primitifs, laissés à l’abandon par les domaines d’expressions majeurs qui ne cèdent pas à la tension de s'y laisser tomber.

Nous avons encore un peu de travail de transcription de ces quelques jours d’expériences que vous pouvez consulter en avant-première et sous la forme de fragment inachevés. Ce travail sera livré avec un magazine, agrémenté d’un petit théâtre de papier avec une pochette cadeau-souvenir. Tout cela est en préparation dans nos ateliers.

Ce laboratoire se poursuivra l’année prochaine avec de nouveau et nouvelles initiées dans un autre lieu, toujours en partenariat avec RURAL COMBO.

Je vous remercie de votre lecture, et je reste à votre disposition pour toute question.

Avertissement:

Il est important de bien comprendre que ce que nous nous proposions d’expérimenter ne part pas d'un récit fictif. Il s’inscrit dans une démarche documentaire héritée d'une sorte d’alliance historique entre mystique et matérialisme marxiste, danse sacrée et collectif laïque, art brut et antisocial… il s’agit toujours pour nous de créer les conditions d’un laboratoire de recherche d’arts-revenants. Nous isolons et fétichisons des éléments du réel incommunicables et stupéfiants pour en saisir leur agentivité. Comme l'ancien collège jésuite de Billom (même si on déteste la mission des Jésuites, et pour les contrer on a plutôt reconvoquer les bonnes paroles de Saint Francois d'assise), comme toute chapelle, nous nous orientons vers l’est, vers le levant, sans détour. En se tournant vers l’orient, vers tous les débuts nous portons l’exil des dieux ou des esprits en héritage. Depuis la modernité de l’occident - du couchant et du cataclysme auquel nous assistons de la fin de ses moyens coloniaux - ce travail n’a d’autre issue que de s’observer avec des outils techniques et douteux. C’est dans cette veine que nous recyclons des matériaux esthétiques et intellectuels de la post-modernité.

Direction plastique: lilas Nagoya Direction conceptuelle: Laura Fanouillet Direction géophysique et matérielle: Damien Najean

Projet subventionné par la DRAC AURA en partenariat avec RURAL COMBO et la PERM de Billom

  • Cit